lundi 29 mai 2017

Des arbres à abattre: retrouver la vraie promesse de l'art

Dense et touffu pourrait résumer ces Arbres à abattre que proposent le Carrefour! Retour sur un spectacle qui s'intéresse à la vraie promesse de l'art. Celle qui parfois s'éclipse en cours de route.

Une critique de Robert Boisclair

Crédit photo: Natalia Kabanow

Avant même que l'entrée en salle soit terminée, le spectateur est confronté à une jeune femme blonde, dont l'image est projetée sur un grand écran au-dessus de la scène, et qui répond aux questions d'un journaliste. Elle s'explique sur son art. Elle veut faire travailler des acteurs qui ne veulent pas d'elle.

Juste en dessous une cage de verre qui verra apparaître les autres personnages affalés face aux spectateurs. C'est un souper tardif. Très tardif. Un compositeur et une chanteuse lyrique, les hôtes, ont invité des amis, en l'honneur d'un comédien qui triomphe mais qu'ils connaissent peu. On bavarde. On boit. Les langues se délient.

Entrer dans la nature et inspirer et expirer dans cette nature,
et être effectivement et pour toujours chez soi uniquement dans cette nature,
c'était cela, il le sentait, le bonheur suprême.
Aller dans la forêt, dans la forêt profonde...
se confier entièrement à la forêt, tout est là, dans cette pensée :
n'être soi-même rien d'autre que la nature en personne.
Forêt, forêt de haute futaie, des arbres à abattre, tout est là,... 

Qui est cette jeune femme blonde qui se prénomme Joanna et qui trône au-dessus de la scène? Elle est une amie de ce groupe qui discute. Elle s'est pendu dans sa maison de campagne. Ils ont enterré leur amie le matin même.

À l'extérieur de tout cet espace se trouve Thomas Bernhard, l'auteur du livre à l'origine de la pièce, auteur narrateur qui disserte sur ce groupe de convives sur lesquels il déverse son venin. Il les dissèque. Les analyse. Les passe à la moulinette.

Un spectacle et trois moments qui se superposent. Une mise en scène qui semble complexe mais qui est merveilleuse de simplicité.

... je hais Vienne mais je suis quand même forcé de l’aimer, et je pensai,
tandis que je courais déjà à travers le centre ville,
cette ville est quand même ma ville et elle sera toujours ma ville,
et ces gens sont mes gens et seront toujours mes gens...

En attendant Ekdal
La première partie de ce spectacle en deux temps bien tournés se passent alors que l'acteur qui interprète le personnage d'Ekdal, saveur du moment, se laisse désirer pour, semble-t-il, un spectacle qui se termine tardivement. L'attente favorise les sarcasmes et les discussions qui tournent au vinaigre. Et à la réflexion. Sur cette mystérieuse Joanna.

Et sur le théâtre. Ce qu'il est. Le sens qu'on lui donne. Le métier d'acteur et ce qui le définit, cet acteur. La perte des idéaux aussi... et surtout! Une réflexion intéressante mais peut-être un peu trop longuette. À tel point que la mise en scène de Lupa flirte avec l'ennui.

Crédit photo: Natalia Kabanow

Une montée lente qui laisse présager un dénouement éclatant. Une montée en profondeur qui se laisse désirer et qui peut en rebuter certains. Comme ce fut le cas hier après-midi alors que plusieurs spectateurs ont quitté en cours de représentation.

Plongée dans la mémoire
Après un plongée dans la mémoire de l'auteur narrateur, la deuxième partie débute avec le réveil brusque de Thomas et le repas avec le tant attendu Ekdal, acteur adulé du moment. La pièce prend un nouvel élan avec cette deuxième partie. Le rythme est plus soutenu. L'ennui bien moins présent.

Crédit photo: Natalia Kabanow

Tout le discours sur le théâtre y prend son sens. L'auteur narrateur y décrit le processus inéluctable qui guette les artistes. La récupération politique. Les compromissions. La perte de la vraie promesse de l'art. Celle qui animait l'artiste au tout début. Celle qu'il ne retrouvera jamais plus. Thomas ne s'épargne pas non plus. Il est du même moule. Il ne peut donc échapper à ce processus.

Psychodrames et sarcasmes
Ce spectacle, inspiré d'un roman de l'auteur autrichien Thomas Bernard, est à la fois un portrait corrosif d'un petit groupe d'intellectuels et une enquête journalistique. Le repas et l'attente sont deux moments, deux instants propices aux psychodrames. L'humour, surtout présent en deuxième partie, s'insinue dans la discussion. Un spectacle en deux temps où le sarcasme et le vitriol sont les maîtres mots.

Crédit photo: Natalia Kabanow

La scénographie est magnifique. Des éclairages et des projections splendides offrent à la cage de verre un écrin d'une grande beauté. Une lecture fouillée et riche qui ne laisse pas le spectateur indifférent. Elle le questionne et l'habite bien après son départ.

Ce spectacle n'était présenté qu'une seule fois à Québec. Il n'est donc plus à l'affiche du Carrefour. Cependant, il sera à l'affiche du Festival TransAmériques de Montréal les 2 et 3 juin. Avec Piotr Skiba, Halina Rasiakowna, Wojciech Ziemianski, Marta Zieba, Jan frycz, Ewa Skibinska, Bozena Baranowska, Andrej Szeremeta, Adam Szczyszczaj, Micha Opalinski, Marcin Pempus, Anna Ilczuk et Jadwiga Zieminsak. Un texte de Thomas Bernhard d'après une traduction de Monika Muskala. Une mise en scène de Krystian Lupa.

Autre critique d'un spectacle du Carrefour:

Bon théâtre et bonne danse!

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